L’Edito

L’édito du festival, par Corinne Mencé Caster – invitée d’honneur

 

Quelle est donc cette énergie qui féconde les créoles ?

 

C’est un concentré de mémoires, d’histoires et de rencontres, parfois heureuses, souvent malheureuses, mais toujours fécondes. Les langues créoles et les cultures qu’elles ont créées et qui ont contribué en retour à l’émergence et l’évolution des sociétés où elles ont vu le jour, continuent de fasciner les linguistes, d’inspirer les artistes et de coloniser les âmes de tous ceux qui la tiennent pour leur idiome matriciel.

Disséminées entre l’Arc caraïbe (Dominique, Guadeloupe, Haïti, Martinique, Saint-Thomas, Trinidad), le Sud des États-Unis (la Louisiane), le plateau des Guyanes (la Guyane), le continent africain (le Cap Vert) et l’Océan indien (la Réunion, les Seychelles), les langues créoles, qu’elles soient vivaces ou à l’état de restes, sont des témoins d’une histoire tourmentée, faite de contacts abrupts entre des civilisations, tout autant que les vecteurs d’une créativité et d’une vitalité culturelles sans précédents.

Cette dimension paradoxale est au cœur des problématiques des langues et cultures créoles qui sont tout à la fois des creusets inédits et des laboratoires d’une humanité composite dont les richesses restent à explorer.

 

Festival Le Mois Kréyol, Lang épi kilti kréyol

 

Cet automne, du 12 octobre au 13 novembre 2018, le Festival Le Mois Kréyol – Lang épi kilti kréyol célèbre pour sa deuxième édition les potentialités déjà révélées ou encore enfouies des langues et cultures créoles, dans une mise en dialogue des arts, sciences, textes et  paroles de tous les continents, sans limites ni frontières. Les langues et cultures créoles qui sont issues de mélanges inattendus, de synergies de différences, de rencontres improbables témoignent de cette digenèse dont parle si pertinemment Édouard Glissant, de ce retrait de l’Un, de cette convergence du Multiple et du Diversel.

Autour de la compagnie Difé Kako qui, depuis vingt-cinq ans, a fait de cette diversité généreuse le socle même de sa créativité tournée vers l’Afrique, la Caraïbe et l’Europe, ce festival des îles et des continents se veut un carrefour d’échanges et de mise en commun d’idées novatrices, où les talents se croisent pour mieux s’interpénétrer. De ce foisonnement culturel où sont convoqués la danse, le théâtre, le conte, la cuisine, la musique, la photo, les arts plastiques, la réflexion plus scientifique n’est pas absente. Qu’il s’agisse des liens complexes entre créolité et francophonie, des modalités d’éducation en créole, des problématiques de transmission du patrimoine créole aux plus jeunes, des questions d’intercompréhension entre les créoles, ou encore de la productivité artistique en langue créole, partout c’est l’avenir des langues créoles dans leurs lieux-sources mais aussi dans leurs territoires diasporiques, qui est interrogé et mis en perspective, sous le signe du dialogue et de l’ouverture.

 

De l’abolition à la Grande Guerre : l’incontournable écho de la Relation

 

Langues nées sur la plantation, les créoles racontent l’histoire de l’esclavage qui est aussi celle du métissage et de la créolisation des peuples et des cultures. En ce sens, ils sont aussi un langage et comme tel, disent l’inénarrable des lieux du monde. Leurs enracinements sont multiples et imprévisibles, parce qu’ils défient les identités fixes, les emplacements originaires, les temps linéaires.

Rien d’étonnant donc à ce que des ponts soient jetés entre ce festival Lang épi kilti kréyol, le festival Villes des Musiques du Monde, les commémorations du Centenaire de la Première Guerre mondial et le 170e anniversaire de l’abolition de l’esclavage. En 1913, les Antillais deviennent en quelque sorte des citoyens français par le biais du service militaire obligatoire, obtenant ainsi le droit de payer la dette du sang pour la mère-patrie. Nombre d’entre eux se retrouvent alors entre 1914 et1918, sur le front avec des soldats français de l’Hexagone, face aux Allemands et à l’Absurde qui est au fondement de toute guerre. Entre descendants d’esclaves créolisés, Français dits de souche et Teutons, c’est encore une alchimie de l’impossible et du miscible qui se donne à voir et que la pièce chorégraphique Noir de Boue et d’Obus, recréée par la Compagnie Difé Kako, dirigée par Chantal Loïal, met admirablement en scène. Le roman Le Bataillon créole de Raphaël Confiant mérite aussi ici d’être évoqué.

Que des anciens esclaves libérés seulement depuis soixante-dix ans (1848-1918) soient ainsi emportés dans le souffle de la Grande Guerre, et qu’ils y côtoient des Européens, au sein d’un espace d’oppression et de souffrance qui n’est pas sans rappeler l’univers clos de la plantation, témoigne du vent incontrôlable de la Relation au sens glissantien.

L’Île-de-France, un archipel géo-historique des langues et cultures créoles

 

Que de ces rencontres des imaginaires naissent des petits bouts d’histoires que tissent inlassablement nos artistes et créateurs créoles, des îles et des continents, voilà qui redonne espoir en un humanisme à la créole, qui accepte de faire de ses différences une richesse et de ses incompréhensions, un atout.

L’Île-de-France, dans sa diversité intrinsèque, est le plus bel archipel des langues et cultures créoles, une machine à fabriquer de la créolisation et de la Relation, d’Aubervilliers, à Clichy-la-Garenne, d’Arcueil aux Mureaux, en passant par le 13e arrondissement de Paris, pour ne citer que quelques lieux-clés.

Ici, l’Afrique, la Caraïbe, l’Asie, les Amériques et l’Europe se rencontrent sans discontinuer, créant des langages inédits, des impromptus de langues, des archipels culturels que le festival Lang épi kilti kréyol s’est donné pour mission de relier, dans un dialogue exigeant.

Il ne suffit pas de faire « île », il faut désormais être capable de faire « archipel », en créolisant nos insularités et en insularisant nos continentalités.

 

Corinne Mencé-Caster